21/04/2016

Jour 3- Vallée du Rhône - Chavannay 26.5 km

Je dis à Birgit de ne pas s’attendre, de marcher chacune à son rythme. C’est un apprentissage pour moi de me positionner de façon si directe et d’exprimer simplement mon besoin. J’ai toujours peur d’être maladroite, de blesser ou de passer pour une sauvage.


Je ne dispose que de dix jours alors que beaucoup sont à la retraite et ont tout le temps devant eux. Je tiens à profiter de cette liberté et à vivre ce chemin comme je l’entends. Pendant la marche, j’aime être seule. Je n’ai pas envie de raconter ma vie ni d’écouter celle de l’autre, ses exclamations, son point de vue. La marche est rythmée par le pas, par la respiration, par les pensées qui me traversent l’esprit et que je laisse passer. Je veux me rendre disponible à l’écoute de mes sensations physiques, mes émotions, mon ressenti. Mieux me connaître, comprendre comment je fonctionne ; quelles sont mes ressources inattendues dans cette situation inhabituelle, laisser la place à de nouvelles idées, ouvrir l’espace à des projets mis en stand-by. 

P1010600.JPGJe veux aussi me laisser l’opportunité de rencontrer d’autres pèlerins sans faire tandem avec l’un ou l’autre. C’est pourtant très sympathique. On partage les lieux d’hébergement, les courses, la marche et ses difficultés, on s’attend pour la pause et pour partager le pique-nique… mais sans faire attention, l’autonomie n’y est plus, l’espace entre-ouvert à l’imprévu se réduit et cela devient un poids pour moi.

Je serai ravie de retrouver Birgit ce soir à Chavanay, ou peut-être pas. C’est ainsi que nous partons ensemble et que l’écart se creuse petit à petit. Une grosse journée s’annonce avec la traversée de la très large vallée du Rhône. Au fur et à mesure le chemin quitte la pleine campagne et les voies de pierres pour des chaussées goudronnées, des ronds-points à contourner, des bordures de routes à la circulation dense, des ponts à traverser.

 

Je longe et franchis la ligne du TGV, puis l’Autoroute du Soleil, la Nationale 7, d’autres routes nationales et lignes de chemin de fer. C’est interminable, plutôt bruyant et très désagréable.J’ai mal aux pieds. La marche sur route bitumée est fatigante et pénible. Cela n’arrange pas les choses. Chaque pas comprime cette petite réserve d’eau que j’ai pourtant percée hier soir et qui s’est à nouveau remplie lors de chaque frottement. Je ne pose qu’une partie de mon pied à terre et reporte mon poids sur l’autre jambe. Je boitille. Le corps se contracte, tous les muscles se tendent, l’esprit lutte, uniquement focalisé sur ce point et la tension s’empare de tout le corps. Je sens que c’est risqué. Une autre tension apparaît dans la hanche. Elle pourrait être source d’une nouvelle inflammation ou douleur. Je m’arrête et pose le sac à terre. Je perce alors mes deux ampoules. Une fois l’eau évacuée, je peux de nouveau marcher tranquillement …. pour quelques temps seulement. J’essaye de ne pas y penser ! Mais cela ne dure qu’un moment. J’accélère le pas et allonge les enjambées. J’entrevois déjà les deux inséparables amis, fatigue et tension, qui semblent vouloir m’achever. A vrai dire il n’y a pas de règle. L’ampoule peut apparaître aussi bien sur une peau fine que sous de la corne déjà formée, sur une surface lisse ou dans un pli, dans un recoin inattendu, sur un 44 grand gaillard ou un 34 fillette ! Elle arrive quand on répète inlassablement le même geste et qu’il y a frottement. La cloque se forme alors comme moyen d’alerte et de défense.

Lasse de résister, l’idée me vient de ne pas lutter, simplement accepter cette douleur et marcher P1010630.JPGdessus volontairement de tout mon poids sans vouloir l’éviter. Non pas me sentir vaincue, défaitiste ni même victime, mais au contraire décider en pleine conscience d’accepter. Accepter qu’une petite ampoule puisse me perturber ainsi, accepter la douleur, accepter de me sentir vulnérable. C’est ainsi que je me redresse, je respire, je regarde au loin et décontracte toutes les parties de mon corps afin de redonner oxygène à chaque muscle. Je ne dirai pas que je n’ai plus mal du tout, mais la tension disparaît, le corps reprend sa place.

En naturopathie, la grille de lecture des quatre éléments nous apprend que l’eau est symboliquement reliée aux émotions. Je ne peux alors m’empêcher d’ébaucher une sorte de « théorie des ampoules » et de faire un parallèle entre cette réserve d’eau et mes émotions imprimées et retenues dans mon corps. Mes cinq sens captent en permanence les parfums, paysages, sons, rencontres, qui m’entourent. Ils les traduisent en ressentis dans mon corps et en émotions (du latin motio action de mouvoir, mettre en mouvement). Il y a par convention cinq émotions, non pas négatives mais plutôt désagréables : la peur, la colère, la tristesse, le dégoût et la surprise qui se déclinent en de nombreuses nuances. Elles sont de vrais messagers me donnant de précieuses informations sur moi-même.
Comment, par exemple, est-ce que je réagis face à ce problème ? Suis-je en colère de m’être faite si vite avoir par cette stupide ampoule ? Est-ce que je me sens tout à coup en danger, vulnérable ou désarmée ?

C’est pourquoi le silence de la marche est utile afin d’être à l’écoute de ces messagers, les reconnaître, les nommer, les accepter. Sans cette attitude intérieure, ces émotions perturbent, s’emparent de mes pensées. J’en deviens complètement dépendante au risque d’être moi-même désagréable avec les autres. Il est certainement plus facile et naturel d’exprimer la joie, le bien-être ou de rire. Il est bien moins évident de reconnaître sa colère, sa peine ou de montrer sa tristesse. Pourquoi donc ennuyer tout le monde avec nos histoires que l’on préfère garder pour soi et qui nous donnent une bonne raison d’être de mauvaise humeur avec les autres ?

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Ainsi, lorsqu’elles ne sont pas exprimées, ces émotions sont bien souvent encapsulées ici et là dans notre corps : plexus tendu, tensions, et maux divers….. tout comme l’eau est prisonnière de la cloque. Je la protège d’un pansement pour continuer d’avancer. Bien sûr je n’allais pas m’arrêter une semaine en attendant que mon ampoule se guérisse ! De même, je mets un mouchoir sur mes émotions afin de pas y penser et fais comme si tout va bien. A mon insu le corps s’imprime de toute cette souffrance, compense pour continuer la marche, le chemin et la vie. J’en viens à oublier ce petit tas qui se cache au fin fond du corps. J’ai bien du mal à dire, à exprimer. Quelques fois je perce en pleurant dans un coup d’éclat que personne ne comprend. L’eau jaillit brutalement en une énergie incontrôlable. Mais tout comme l’ampoule, à force de frottements répétés, l’eau revient, la cloque se reforme, les émotions sont plus denses. Je continue à vivre ainsi, de plus en plus stressée.

P1010609.JPGLa dernière ligne droite est la traversée d’un pont imposant qui enjambe le Rhône et grâce auquel je quitte l’Isère pour rejoindre Chavanay dans la Loire, ainsi que le Parc Naturel Régional du Pilat. Je me rends au gîte d’étape où je retrouve Birgit déjà arrivée. Passage obligé par la pharmacie puis quelques courses pour la journée du lendemain.

 

 

 

 

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